Deux, ou trois, mots ?

Dans l’avant-dernier disque de Jacques Bertin, L’état des routes (que l’on peut commander sur le site de l’artiste), on trouve une chanson intitulée “Deux mots” :

Deux mots, rien qu’eux
Deux mots, que deux
Deux mots, tout seuls
Qui veulent dire tout
Qui veulent beaucoup
La vie surtout

Deux mots, que deux
Deux mots, rien qu’eux
Deux mots tout nus
Tout purs, tout crus
Tombant des nues
Courant les rues

De ceux qui traînent
Dans les poèmes

La nuit, les trains
Qui mènent à rien

Au bout du monde
Ou du chagrin

Deux mots qui vont
Par vaux et monts

Parfois bien lâches
Parfois qui fâchent

Qu’on voudrait dire
Plus souvent

Doux et tranquilles

Fous et fébriles
Chauds à entendre
Mon cœur à prendre
Ou à brûler
Ou à briser

Deux mots menteurs

Ou qui rient au bonheur
Et à la vie, deux mots

Toujours les mêmes
Toujours les mêmes
Vieux mots :



Et toi en bleu
Écharpe au vent entre les deux
Je t’aime


Chacun jugera de la qualité du texte, et notamment de la splendide strophe centrale

De ceux qui traînent dans les poèmes
La nuit, les trains qui mènent à rien
Au bout du monde ou du chagrin..

Dans les récitals qui ont suivi la sortie de l’album, J. Bertin a inscrit ce morceau à son tour de chant, et introduisait la chanson en mettant (sur le ton de plaisanterie) le public au défi de deviner de quels “deux mots” il pouvait bien s’agir. Il va de soi que l’exercice n’est guère difficile, et qu’arrivé à la dernière strophe, avec la rime en “-ème” annoncée par la répétition de toujours les mêmes, il n’y a plus aucun doute.
Une fois la chanson terminée (et j’ai pu le constater à plusieurs reprises), il se trouve parfois des spectateur-ice-s malicieux-ces pour faire remarquer à haute voix que dans “je t’aime” il y a trois mots, pas deux. Cette indiscutable vérité de grammaire, cependant, n’a jamais semblé les faire réfléchir plus avant. Si dans “je t’aime” il y a trois mots, et que la chanson parle de deux, est-ce que Bertin devrait retourner au cours préparatoire ?

Je fais l’hypothèse suivante : Jacques Bertin sait pertinemment que “je t’aime” contient trois mots. D’autre part, la chanson supporterait très bien que l’on change “deux” en “trois” – la rime en -e n’est utilisée qu’à deux (!) reprises et on peut faire confiance au talent poétique de Bertin pour contourner cette difficulté, si cela s’avérait nécessaire pour concilier le sens et le décompte. Comment, alors, résoudre le paradoxe ?

La solution me semble cachée bien en évidence, sorte de “mot volé”, dans la dernière phrase

Et toi en bleu, écharpe au vent, entre les deux
Je t’aime.

Lisons (ou écoutons !) attentivement. Entre “je” et “aime”, il y a “ t’ ”, t-apostrophe, toi-apostrophe. Toi, entre “je” et “aime”, avec une apostrophe, comme une écharpe au vent, sublime passe-passe poétique que les experts-comptables, trop occupés à regarder leurs doigts, ont laissé s’envoler.

Les ciels sont comme des écharpes
Noués à ton cou dans les soirs
T’emportant vers le son des harpes
Où tu vas, tu ne peux savoir
(J. Bertin, “Petit Anjou”)

 

“Aragon”

Le dernier album de Thomas Dutronc (Éternels jusqu’à demain, Mercury Records) s’ouvre avec une chanson mystérieusement intitulée « Aragon ». Le mystère se dissipe dès le premier vers

Tout est affaire de décor,
Changer de lit, changer de corps

… il s’agit donc d’une reprise de la fameuse adaptation par Léo Ferré du poème de Louis Aragon “Bierstube, magie allemande”, parfois mieux connu sous le titre que lui a donné Ferré : “Est-ce ainsi que les hommes vivent”. Seulement voilà, la mélodie de Ferré est absolument méconnaissable et la première strophe s’achève sans le dernier vers. On constate vite qu’il s’agit en fait d’une interprétation entièrement nouvelle du poème (sur une musique composée par David Chiron) que propose T. Dutronc. Ce dernier a même affirmé qu’il ne connaissait pas l’existence de la chanson de L. Ferré.

Trois matériaux coexistent donc : un texte (le poème d’Aragon) et deux alliances texte/mélodie (les chansons de Ferré et Dutronc). Les paroles choisies par Dutronc forment un sous-ensemble strict du texte de Ferré, et Ferré a lui-même opéré des changements importants par rapport au poème originel : les quatre premières strophes sont supprimées, seul deux vers de la quatrième strophe sont gardés pour faire un refrain
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent,
tandis que la dernière strophe remonte de deux crans. Dutronc supprime encore davantage de texte (ce qui forme les deux dernières strophes chez Ferré disparaît), coupe les strophes restantes en deux et les apparie pour former un nouveau texte (certains vers sont perdus dans l’opération).

Ferré s’est-il expliqué quelque part sur son remaniement ? On peut toujours s’essayer à l’exercice suivant : chanter tout le poème originel avec la mélodie de Ferré. La première strophe ne s’y prête guère, le quatrième vers
Qui tant souhaitent d’être crues
réclame en effet une diérèse sur souhaiter qui rend d’autant plus mal que la mélodie y place un accent particulier. Le septième vers
L’air Ach du lieber Augustin
est lui aussi peu commode à chanter avec ses deux « r » (air et Lieber) auxquels se rajoutent le r de « Ach », sans compter qu’il faudrait un accent allemand convenable, et prononcer « Augustin » A-oh-gou-stine au risque qu’on.. n’y comprenne rien ! La strophe tout entière est de toute manière probablement trop obscure pour démarrer une chanson. Aragon plonge dans ses souvenirs avec un mot Bierstube et commence son évocation comme on sent monter une ivresse : les filles aux prénoms juxtaposés qui surgissent avec leurs lèvres douces comme un lait d’amandes, puis la réminiscence de cette mélodie populaire “Oh du lieber Augustin”. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de trouver dans le poème d’Aragon tout entier un écho de cette chanson.

Jeder Tag war ein Fest,
Und was jetzt? Pest, die Pest!
Nur ein groß’ Leichenfest,
Das ist der Rest.

Augustin, Augustin,
Leg’ nur ins Grab dich hin!
O, du lieber Augustin,
Alles ist hin!

Y-a-t il loin, en effet de la grande fête des cadavres (das groß Leichenfest) dans la Vienne empestée du XVIIe à ce « temps déraisonnable » qui suit immédiatement la première guerre mondiale ? L’air joyeux et les paroles graves de cette chanson pour enfants participent de la même incertitude qu’Aragon :
la pièce était-elle ou non drôle ? 

La deuxième strophe de souvenirs débute avec un mot isolé, Sofienstrasse. L’interprétation chantée de ces deux premières strophes demanderait de marquer une pause après Sofienstrasse comme après Bierstube, mots-clefs par lesquels Aragon amorce sa remémoration, retrouve sa mémoire – Aragon omet la ponctuation mais le mot qui suit porte une majuscule. Hormis cela, la strophe est très chantable, assez belle, et convient bien à la mélodie de Ferré. Ce n’est pas le cas de la strophe suivante, faible poétiquement, notamment les quatre derniers vers où la périphrase faire le truc rime avec Sarrebrück, et chocolat avec comme cela. La belle image du deuxième vers,
Ô Gaense-Liesel des défaites
est irrécupérable pour la chanson, présentant des difficultés d’accent (Gaine-ze Lizeul) et de compréhension avec cette référence à Gänseliesel, la jeune-fille-aux-oies.

On pourrait cependant imaginer de commencer la chanson à la strophe suivante, la quatrième du texte d’Aragon, qui marque le basculement lyrique du poème via l’interrogation du premier vers
Et moi pour la juger que suis-je
première d’une longue liste de questions – dont celle qui donne son titre à la chanson de Ferré : Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Bien sûr, l’absence d’antécédent pour le pronom « la » du premier vers de l’hypothétique est gênante. Si l’on veut garder cette strophe, on peut imaginer de la placer en seconde position et de modifier ce « la » en « les », ce qui donnerait les enchaînements suivants entre strophes
(…)
Et mon ombre se déshabille

Dans les bras semblables des filles

Où j’ai cru trouver un pays

Et moi pour les juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s’est tant perdu de prodiges
(…)

ainsi que

(…)
Est-ce ainsi que les hommes vivent

Et leurs baisers au loin les suivent

Comme des soleils révolus

Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
(…)

Bien sûr, cette manipulation n’est pas tout à fait neutre, pourquoi Aragon jugerait-il les filles et leurs bras où il a cru trouver un pays ? La question est plus simple concernant la demoiselle qui fait le truc pour un morceau de chocolat. Mais si l’on accepte cette légère dénaturation du sens de l’interrogation initiale, on peut sauver les très beaux vers de la strophe 4 du poème, réintégrant notamment dans la chanson le dernier vers
Comme des soleils révolus
qui est perdu quand Est-ce ainsi que les hommes vivent ? sert de refrain. Pourtant, l’image des soleils révolus ouvre sur beaucoup des questions qui traversent le poème.
En mécanique céleste, on pense plutôt aux soleils comme étant ce autour de quoi les planètes effectuent leur révolution : qu’un soleil soit révolu suppose, avec une inversion des rôles habituels, de le voir comme tournant autour d’une planète. Avec révolu, on pense bien sûr à un temps révolu, celui du passé dans lequel le poète ne « [se reconnaît] plus », mais aussi aux révolutions qui naissent un peu partout dans l’Alsace et l’Allemagne de l’immédiate après-guerre, sans qu’Aragon ne sache encore quoi en penser
Tout changeait de pôle et d’épaule
(…)
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien
Dans ce drôle de ballet des astres qu’a été « la guerre et ce qui s’ensuivit » (titre d’un autre poème du Roman inachevé), Aragon, déconcerté, cherche à être « un homme comme les autres, avec les autres » (Pour expliquer ce que j’étais p.34-35). Voilà une première ligne directrice pour l’interprétation chantée.

Ferré a conservé le reste du texte d’Aragon à l’identique, à cela près qu’il inverse les deux dernières strophes du poème, S10 et S11. Ces deux strophes sont très différentes : S10 est tout à fait extérieure au poète et relate un fait divers – l’assassinat d’une prostituée par un soldat de l’armée française, tandis que S11 clôt le poème avec un grand lyrisme. La mélancolie de la nature (le ciel gris, le vol d’oies sauvages, leur chant triste, de mort) se recentre sur le poète, saisi par la tristesse, avec un beau mouvement de caméra (comme si on rentrait par la fenêtre). Le dernier vers, de ceux dont Aragon a le secret, presque entièrement occupé par un nom propre et qui offre la rime stupéfiante de quai avec Rilke, est bien plus marquant que celui de S10,
Un dragon plongea son couteau
Inverser S10 et S11 met l’accent sur le fait divers au détriment du lyrisme, ce qui ne se justifie guère vu le reste du texte, au caractère lyrique exacerbé. Mais surtout, si S11 vient avant S10, on ne comprend plus quelle mort porte le chant des oies sauvages ? Celle qui flotte dans l’atmosphère d’une Europe d’après-guerre ? Celle de l’artilleur de Mayence (la suite de la phrase, Qui n’en n’est jamais revenu, fait référence à un autre poème du Roman inachevé, lui aussi mis en musique par Léo Ferré, sous le titre Tu n’en reviendras pas). Le texte choisi par Thomas Dutronc, lui, élimine complètement les références historiques et la mention du fait divers, pour ne retenir que le questionnement sentimental et existentiel, l’entêtement de l’arrangement musical soulignant la succession des interrogations,

Que faut-il faire de mes nuits?
Que fait-il faire de mes jours?

martelées presque désespérément, même si l’on peut regretter que l’interprétation ne soit pas plus engagée, laissant la balade mélancolique aux portes d’une chanson véritablement lyrique.

En vérité, au sein des interprétations de la seule chanson de Ferré (et même au sein des différentes versions données par Ferré lui-même), on trouve de nombreux partis pris (musicaux et vocaux). L’interprétation de L. Ferré (disponible sur le CD “Léo Ferré chante Aragon”) me semble trop cynique pour être vraiment émouvante – pourquoi tous ces changements d’intonation, ces rires ? est-ce l’ironie d’un vieil homme revenant sur son passé ? Il existe une autre version de Ferré (avec choeurs) qui m’est tout aussi incompréhensible. On peut citer l’interprétation de P. Léotard (trop parlée ?), celle de B. Lavilliers dont l’arrangement hors sol sacrifie quelque peu la mélodie imaginée par Ferré, celle de M. Ogeret qui, pour le coup, manque de drame, même la grande C. Sauvage me semble cette fois passer à côté d’une juste interprétation. J’ai récemment découvert cet arrangement très original (violoncelle, guitare et voix) qui me semble renouveler l’exercice de façon intelligente. Un autre arrangement particulièrement original est celui qui accompagne l’interprétation d’Yves Montand, qui alterne des passages récitatifs et un ragtime amusant et joyeux.
Pourquoi, en effet, faire nécessairement de ce poème une chanson sombre ? En 1919, Aragon a vingt-trois ou vingt-quatre ans, mobilisé, il est muté à Sarrebrück parmi les forces d’occupation. En tant que médecin militaire, il est notamment chargé (avec Théodore Fraenkel) de sélectionner les femmes pour le bordel attenant aux installations militaires. Trente-cinq ans plus tard, en écrivant le Roman inachevé, il se remémore la guerre et ce qui s’ensuivit, avec l’émotion mais aussi la distanciation d’un homme repensant à sa jeunesse, se laissant entraîner par l’évocation d’un mot (Bierstube) ou d’une image (ma mémoire Retrouve la chambre et l’armoire), volant au passage une rime à Apollinaire (le poème date de 1917 mais les Poèmes à Lou ne sont parus qu’en 1947, et sous ce titre qu’en 1955 soit en même temps que la composition du Roman inachevé)

Je pense à toi mon Lou ton cœur est ma caserne
Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne
Le ciel est plein ce soir de sabres d’éperons
Les canonniers s’en vont dans l’ombre lourds et prompts
(G. Apollinaire, “La guerre l’amour”, Poèmes à Lou)

Le pont musical presque dansant qui sépare certains couplets dans la version chantée par Montand me paraît bien jouer le rôle d’une mémoire qui s’égare dans les souvenirs, contrastés, d’une époque lointaine.

Les interprétations de “Est-ce ainsi que les hommes vivent” sont très nombreuses, et la nouvelle mise en musique proposée par T. Dutronc semble indiquer que l’exercice n’est pas encore désuet. La version proposée par Renée Claude (interprète québécoise peu connue en France) me paraît la plus juste, parce qu’elle ne commet aucune erreur. Plus de cent ans après les faits évoqués, l’interprétation parfaite (si elle existe) est peut-être encore à venir !