The little morning / Le petit matin (R. Gary)

Right before the day is dawning
When the spider is still weaving
The black silken web of its flag
Here comes the whole inventory
Of our worldly gallery
The street woke up without a lag

We’ve been hoping for the Big Night,
Goodnight!
Its ours
To invent the little morning
Charming
Not the least spurious

Our revolution blossoms
And the friends coming from Lisbon
Have carnations on their lapels
From Prague arrive the primroses
Vacant lot of common causes
Others are holding hollyhocks

We’ve been hoping for the Big Night,
Goodnight!
Its ours
To invent the little morning
Charming
Not the least spurious

There is no soldier, no army
We hold kings heads as enemies
With no mean intention at all!
There are easy intifadas
Throwing pebbles at armadas
And some rules over market halls

We’ve been hoping for the Big Night,
Goodnight!
Its ours
To invent the little morning
Charming
Not the least spurious

Memories of old strategists
Are hovering over our lists
For us to begin all anew
And helped by these references
Let’s build barricades and fences,
Bastille Day on 5th avenue!

We are humans of various lores
We’re breaking walls and breaking doors
We do not have watchwords. Our shouts
And slogans are unique pieces
If there’s a point that one misses
They’ll still get their share of the loot

We’ve been hoping for the Big Night,
Goodnight!
Its ours
To invent the little morning
Charming
Not the least spurious

Under the cobblestones, the trend
Is again about finding sand
That’s not used for building castles
In honour of democracies
We sing the time of wild cherries
Let them be red as blood vessels

We’ve been hoping for the Big Night,
Goodnight!
Its ours
To invent the little morning
Charming
Not the least spurious

In the street there’s a bright day now
Hello!…


A l’heure où juste avant l’aurore
L’araignée de nuit tisse encore
La toile noire de son drapeau
Voilà que passe l’inventaire
De la galerie de la terre
La rue s’est réveillée très tôt

On a espéré le grand soir
Bonsoir!
À nous
D’inventer le petit matin
Mutin
Pas chagrin du tout

Notre révolution boutonne
Et ceux qui viennent de Lisbonne
Ont des œillets aux boutonnières
Y’a les primevères de Prague
Notre terrain d’entente est vague
Des poings serrent des roses trémières

On a espéré le grand soir
Bonsoir!
À nous
D’inventer le petit matin
Mutin
Pas chagrin du tout

Y’a pas de soldat, pas de troupe
Y’a des têtes de roi qu’on coupe
Sans aucune méchanceté
Y’a plein d’intifadas faciles
Des cailloux contre des fossiles
Des lois par-dessus le marché

On a espéré le grand soir
Bonsoir!
À nous
D’inventer le petit matin
Mutin
Pas chagrin du tout

Les souvenirs de vieux stratèges
Viennent hanter notre cortège
Y’a Proudhon, Jaurès, et Babeuf
Et c’est avec ces références
Que l’on fera de préférence
Mille sept cent quatre-vingt tout neuf

Nous sommes humains de toutes sortes
On casse des murs et des portes
Y’a pas de mot d’ordre, les cris
Les slogans, c’est des pièces uniques
Mais ça n’empêche qu’on revendique
Tout ce que l’autre aura aussi

On a espéré le grand soir, Bonsoir!
À nous
D’inventer le petit matin, mutin
Pas chagrin du tout

Sous les pavés, c’est formidable
Il y a de nouveau du sable
Dont on ne fait pas les châteaux
Comme tout se démocratise
On chante le temps des merises
Qui suffiraient sur nos gâteaux

On a espéré le grand soir,
Bonsoir!
À nous
D’inventer le petit matin,
Mutin
Pas chagrin du tout

Dans la rue, ça y est c’est grand jour
Bonjour!

The pure hearts / Les coeurs purs (J.R. Caussimon)

They have not yet befriended them
The lawyers, the notable ones
And they are not yet invited
For dinners in high society
They are not yet polite, mannered
As Father says he’s always been
They have not yet become dirtied
By the day-to-day little schemes

But they are told: « That will come soon »
And, of course, they don’t believe it
The pure hearts
The pure hearts

They have not yet become crafty
Or blasés from their vague Bohème
They have not yet become worn out
By little hours subway commutes
They have not yet been enlisted
Although they’re often activists
They have not thought of signing up
For unemployment or paid leave

But they are told: « That will come soon »
And, of course, they don’t believe it
The pure hearts
The pure hearts

They have not quite yet grown tired
From hearing their idols singing
They have not been too badly hurt
By the Time that all desolates
They’re singing folk songs on a bench
They are not ashamed of the street
They have not become losers yet
They have not become lost ones yet

But they are told: « That will come soon »
Within myself, I wish they’ll last
The pure hearts
The pure hearts


Ils ne sont pas encore amis
Des notaires et des notables
Ils ne sont pas encore admis
A dîner, le soir, à leur table
Ils ne sont pas encore polis
Comme Papa le fut toujours
Ils ne sont pas encore salis
Par les combines au jour le jour…

Mais on leur dit que ça viendra
Et, bien sûr, ils ne le croient pas
Les coeurs purs
Les coeurs purs…

Ils ne sont pas encore rusés
Ni blasés d’être un peu bohèmes
Ils ne sont pas encore usés
Par le métro des matins blêmes
Ils ne sont pas encore conscrits
Bien qu’ils soient souvent “engagés”
Ils ne sont pas encore inscrits
Ni au chômage, ni aux congés…

Mais on leur dit que ça viendra
Et, bien sûr, ils ne le croient pas
Les coeurs purs
Les coeurs purs…

Ils ne sont pas encore lassés
D’écouter chanter leur idole
Ils ne sont pas encore blessés
Par le Temps qui tant nous désole
Ils chantent des “songs” sur un banc
Ils n’ont pas honte de la rue
Ils ne sont pas encore perdants
Ils ne sont pas encore perdus…

Mais on leur dit que ça viendra
Moi, bien sûr, je souhaite tout bas
Que ça dure
Les coeurs purs…

Portrait of Aude / Portrait d’Aude (J.Bertin)

She would come home early to sit herself in her dream
She wasn’t seeing a lot of people – so many things to dream about
She would rarely go out, with a couple of childhood friends
After five years she was still unable to find her way in Paris

Time went on, she was now approaching her thirties
She had exhausted the wonderful field of dreams
She was dreaming less, not seeing a lot of people
She would rarely go out, was working long hours

When she fell asleep she had a half-drawn smile
I slowly left her body pressed against my own warmth
It was near the Place d’Italie, the ruins, the wind, the towers
From afar one could see in the night
Her window
Still lit up.


Elle rentrait tôt chez elle pour s’installer dans son rêve
Elle voyait peu de monde, elle avait tant de choses à rêver
Elle sortait rarement avec une ou deux amies d’enfance
Après cinq ans elle ne savait pas s’orienter dans Paris

Le temps passa, elle allait maintenant sur la trentaine
Elle avait épuisé le chant merveilleux du rêve
Elle rêvait moins, elle voyait peu de monde
Elle sortait rarement, elle faisait de longues journées

En s’endormant elle dessina un sourire
J’ai quitté doucement son corps dans ma chaleur collé
C’était du côté de la place d’Italie, des ruines, du vent, des chantiers
De loin on voyait dans la nuit sa fenêtre éclairée

My old friends from back then / Mes copains de ce temps (P. Delorme)

My old friends from back then, they sure were not artists
They sure were not poets, sure were not musicians
They worked as mechanics and played a cheap guitar
But sure were talented in the art of friendship!

People say « 20 is the age to eat the world! »
My friends and I must have had little appetite…
People say that the youth is hungry and biting
I guess our teeth must have had some bad cavities..

I won’t tell you their names, it’s of no importance
They had the same names as a whole bunch of people
Those that you see passing, everyday, at random
Those who make a living without eccentric dreams

My old friends from back then were a band of brothers
That life had mechanically spread over here.
Because life sometimes has questionable manners
Is it useful to say it over and over?

They would ring at my door every other Sunday
We would go on a walk in godforsaken spots
Or up to the boulevard, in case chance would be there
Along this boulevard we sure did wait a lot

My old friends from back then, these silent personas
Erased themselves slowly without leaving a blank
They dissolved, they vanished, they humbly disappeared
Feeling their way along towards a glimpse of light

My old friends from back then, I do think about them
Sometimes I stop around the corner of a street
I wonder where they are, whether they’ve been lucky
Then take my spot again amongst the unknown crowd


Mes copains de ce temps, c’était pas des artistes
C’était pas des poètes, pas des musiciens,
C’était des mécanos, de piètres guitaristes
Mais dans l’art d’être amis ils avaient du talent !

S’il est vrai qu’à vingt ans on veut bouffer le monde
Nous n’avions, eux et moi, pas très gros appétit !
S’il est vrai qu’à vingt ans certains ont les dents longues
Les nôtres étaient gâtées par de sacrées caries !

Je vous dis pas leur nom, ça n’a pas d’importance
Ils s’appelaient pareil qu’une foule de gens
Ceux-là qu’on voit passer au petit bonheur la chance
Qui vont gagner leur vie sans rêves extravagants

Mes copains de ce temps, c’était comme des frères
Que la vie machinale avait jetés par là
Car la vie a parfois a parfois de mauvaises manières
Faut-il encore le dire et en faire tout un plat

Ils sonnaient à ma porte au milieu du dimanche
On allait faire un tour dans ce quartier perdu
Ou bien jusqu’au boulevard pour voir passer la chance
Le long de ce boulevard qu’est-ce qu’on a attendu !

Mes copains de ce temps, silencieuses figures,
S’effacèrent lentement sans faire de trous dans l’air
Mais comme on se dissout humblement disparurent
A tâtons dans la nuit vers un peu de lumière

Mes copains de ce temps, bien sur j’y repense,
Je m’arrête un instant au hasard d’une rue
Me demande où ils sont, s’ils ont eu de la chance
Puis je reprends ma place dans la foule inconnue…

Lullaby for vampires / Berceuse aux petits vampires (A. Sylvestre)

Sleep, sleep, vampires
Life could be much more dire
Your life, my leeches
The first lesson it teaches:
It appears and disappears
A.P.P.E.A.R.S
Spelling puts your mind at rest
But you will still fail the test

Sleep, my voracious ones
My riches my dear black swans
Next to your ferocity
Attila was a kiddie
Life passes away in the
end you’re dead D.E.A.D
The life you had, what a theft,
You’ll give it away, what’s left?

Sleep, sleep, cannibals
I really am like a ball
I come and I roll
Between your hands, tender toll
But life never pays you back
Sleepless nights and vile attacks
Maybe that is life for you
You get eaten then Adieu

Sleep, sleep, barbarians
Inside you lies, my lions
The tiny, tiny seed
That will grow and take the lead
And will eat you in a few
Maybe that is love for you
All of our feelings power
Isn’t even worth a flower

Sleep, sleep, vampires
It’d be so much more dire
To have nobody
No-one left, N.O.O.N.E


Dodo, petits vampires
La vie pourrait être pire
La vie, mes sangsues
Que de moi avez reçue
La vie vient et puis s’en va
V.I.E.N.T. V.A
À épeler comme ça
C’est facile, on pense pas

Dodo, mes voraces
Tout mon bien, toute ma race
Près de vous, mes féroces
Attila n’était qu’un gosse
La vie passe, passera
P.A. deux S. E.R.A
La vie, la vie que l’on a
On la donne, il reste quoi ?

Dodo, cannibales
Je suis comme votre balle
Je viens et je roule
Entre vos mains, tendres goules
La vie ne rembourse pas
Les nuits blanches, les coups bas
La vie, c’est peut-être ça
On vous mange et on s’en va

Dodo, mes barbares
En vous, déjà se prépare
La minuscule graine
Qui s’étendra, souveraine
Qui demain vous mangera
L’amour, c’est peut-être ça
Tout ce qu’on a dans le cœur
Ne vaut pas la moindre fleur

Dodo, petits vampires
Ça serait tellement pire
De n’avoir personne
P.E.R.S.O. deux N. E

Le temps de la bohème

Valérie Ambroise, chanteuse “rive gauche”, interprète notamment de Brassens, est décédée il y a quelques jours, comme le rapporte (et ce sont bien les seuls !) le magazine en ligne Nos Enchanteurs.
J’ai découvert V. Ambroise au hasard de YouTube, d’abord par sa voix grave qui chantait chez Mireille ce petit poème de Carco, “Il pleut”,
Tu vas me quitter tout à l’heure
On dirait qu’il pleut dans tes yeux,

puis par cette étrange mise en scène costumée d’un texte de Mac Orlan “La rue Saint-Jacques” (dont je demande à voir une traduction complète), accompagnée à l’orgue de barbarie.
En voulant de nouveau l’écouter, je suis tombé sur une courte interprétation, encore de Carco, “Je me souviens de la bohème”

Je me souviens de la bohème
De mes amours de ce temps-là
Ô mes amours, j’ai tant de peine
Quand refleurissent les lilas
Qu’est ce que c’est que cette antienne ?
Qu’est ce que c’est que cet air-là ?
Ô mes amis, j’ai trop de peine
Le temps n’est plus de la bohème
Au diable soient tous les lilas !

Il pleut dans le petit jour blême
Il pleut, nous n’irons plus aux bois
Toutes les amours sont les mêmes
Les morts ne ressuscitent pas
Il pleut dans le petit jour blême
Il pleut, nous n’irons plus aux bois
Toutes les amours sont les mêmes

Un vieil orgue comme autrefois
Joue essoufflé la Marjolaine
Ô mes amours de ce temps là
Jamais les mortes ne reviennent
Elles dorment dans les lilas
Où les oiseaux chantent ma peine
Sous les lilas qu’on a mis là
Les jours s’en vont et les semaines
Ô mes amours, priez pour moi !

Accompagnée ici aussi par un orgue de barbarie, V. Ambroise chante la fin de la bohème, temps d’une jeunesse vague et lointaine que rappellent à la mémoire les lilas qui refleurissent, imperturbables, ou quelque air de musique sans âge. Cette évocation est douloureuse
Ô mes amours j’ai tant de peine (…)
Ô mes amis j’ai trop de peine
Le temps n’est plus de la bohème.

Le motif de la “bohème”, dont la définition mouvante a certainement fait l’objet d’études poussées, se retrouve dans quelques chansons très différentes. La plus connue est bien sûr celle d’Aznavour, qui mit aussi en musique un poème d’André Salmon, “Fraternité”, interprété par lui-même ainsi que par Marc Ogeret
Nous rentrions très tard mêlant
Des airs purs à nos chants obscènes
(…)
Le plâtre et le vin des tavernes
Égayaient nos vieux habits noirs
Et nos plastrons d’hommes modernes.

Il me semble qu’on trouve dans ces deux associations une des caractéristiques de la bohème : alliance d’ “airs purs” et de “chants obscènes”, de “vieux habits noirs” et de “plastrons d’hommes modernes”, la bohème est un temps de tension entre le passé, la pauvreté, la simplicité et la créativité, la jeunesse, l’ambition. La tension est d’autant plus vive que, cette image de la “bohème” étant présente dans la culture populaire depuis longtemps, on ne peut être “bohème” ou parler de la “bohème” sans s’inscrire dans une lignée de références, tout en cherchant à vivre authentiquement sa propre jeunesse.

Les chansons sur le sujet, que l’évocation en soit triste comme celle de Carco ou fasse preuve d’une nostalgie heureuse comme, par exemple, ce “Quartier latin” de Charles Trenet
Quartier Latin, chez toi, rien n’a changé.
Quartier Latin toujours aussi léger,
Quartier Latin, pays de mes folles amours,
Quartier Latin où j’ai connu mes meilleurs jours,
J’ai retrouvé ma chambre sous les toits
Dont je rêvais: j’étais heureux là-bas
Car je vivais amoureux, sans souci du lendemain,
Quartier Latin, quartier Latin !
ont ceci en commun qu’elles s’écrivent toujours au passé. Personne ne chante la bohème pendant la bohème, il n’est pas sûr que cela soit possible, et en tout cas il semble que cela briserait instantanément le charme de cette époque qui, par essence, doit être vague, floue, libre et irréfléchie. En particulier, s’écrivant au passé, toutes ces chansons portent le même message : la bohème ne dure pas !

Lise Martin est une jeune chanteuse de talent, j’emprunte à la radio Caramel Mou un enregistrement d’un de ses titres les plus récents: “Petite bohème d’amour”
Là où je vivais, y avait du soleil accroché aux fenêtres
Et un jardin dans la gouttière
Un miroir pour le vent mon sourire pour te plaire
Et tes bras mon amant j’oubliais l’hiver

Là où je vivais j’écrivais des chansons que tu n’écoutais pas
Tes yeux te trahissaient et je riais de toi
Nous partagions heureux quelques fleurs de la mer
Arrosant nos aveux de ce doux vin de lierre

Là où je vivais, hier devenait flou demain ne voyait rien
Et entre chien et loup je crois qu’on s’aimait bien
Mais ces temps incertains n’étaient doux qu’un instant
Le vertige au matin m’étreignait impatient

Là où je vivais ma bohème fragile se protégeait d’excuses
Tes mensonges inutiles décapitaient mes muses
Et nos hésitations faisaient valser la peur
Trébucher la raison et faner la candeur

Là où je vivais j’inventais des printemps que nous ne verrions pas
C’était sans importance je le savais déjà
Car nous avions à peine de la place pour deux
Parfois j’ai cru quand même qu’on aurait pu faire mieux

Je trouve ce texte très réussi, notamment ce magnifique
“Hier devenait flou demain ne voyait rien
Et entre chien et loup je crois qu’on s’aimait bien”
Le dernier couplet me paraît particulièrement intéressant : “c’était sans importance, je le savais déjà”. Peut-on vivre une bohème sincèrement aveuglée quand on a été, en somme, prévenu par plusieurs siècles de bohèmes passées ? Il me semble que l’ironie à peine déguisée de la chanson de Lise Martin renouvelle le genre avec humour et tendresse.

Légèrement hors-sujet – mais quel texte ! -“On était pas riches”, d’Allain Leprest.
On mordait le froid avant qu’il nous morde
On voit plus très clair, rallume la grande ourse !
Joue Jeux interdits rien que sur une corde
Chante Les Canuts en claquant des pouces
On était pas riches !
(…)
Il semblait parfois qu’on touchait l’malheur
Mais dans le désordre et du bout des doigts
Plus souvent qu’des ronds c’était des pots de fleurs
Qui tombaient quand on chantait sous les toits
On était pas riches !

Nelly

Le mode d’énonciation le plus naturel pour des chansons lyriques est bien sûr la première personne. Dire “je”, c’est souvent annoncer l’expression de sa propre subjectivité, et dans le cas d’un texte chanté, le public sera tenté de postuler une certaine coïncidence entre l’artiste présent physiquement et le sujet de la narration. Au-delà d’une confusion naïve (l’interprète raconterait sur scène sa vie et ses sentiments véritables), l’usage du “je” permet une identification temporaire, une illusion poétique favorable à l’émotion. Là réside d’ailleurs, appuyée sur le postulat antique, “homo sum”, de compatibilité des sentiments entre les êtres, une grande force de l’interprétation. C’est aussi ce qui permet aux chansons d’être renouvelées, reprises par différent-e-s interprètes, jusqu’au contre-emploi. Plus rarement, le lyrisme trouve son expression à la deuxième personne, la distance qu’elle procure libérant l’auteur d’une possible culpabilité, celle de l’impudeur ou celle de l’inexactitude. Dans “Claire”, de J. Bertin, le chanteur emploie tout du long la deuxième personne, dans une splendide introspection
Entends le disque tourne à vide,
Entends-tu le silence ?
(…)
Tu n’aimes pas les cris pourtant
Tu n’aimes pas ceux qui y croient
Claire viendra peut-être mais
Tu préférerais être seul

Il y a là deux questions : celle de l’interprétation (à quoi engage, pour l’interprète, le fait de dire “je” ou “tu”) et celle de la réception (à quoi est-on plus sensible : au “je”, avec le risque de se faire voyeur, ou au “tu”, pouvant parfois donner le sentiment d’être pris à partie).

J’aimerais m’attarder sur un exemple : la chanson “Nelly”, mise en musique par V. Marceau d’après un texte de Pierre Mac Orlan. Cette chanson met en scène deux personnages, et il en existe deux versions : dans l’une, c’est un narrateur masculin qui évoque Nelly, et dans l’autre c’est la voix de Nelly qui raconte. Les deux versions utilisent donc “tu” et “je” avec des rôles inversés.
La version de Mac Orlan est présentée par l’auteur comme “la chronique sentimentale d’un jeune bohème de la classe 1903 dans les rues détruites de Rouen”. Il s’agit de la version où “tu” désigne Nelly, et où le “je” lyrique est ce “jeune bohème”, rappelant ses souvenirs d’avant la guerre.
Au Critérium-Bar, après la débine

Tu f’sais la barmaid pour les Norvégiens,
Les gars des cargos t’app’laient leur frangine,

Tu gagnais dix bobs en un tournemain.


Après le bis’ness sur le quai des brumes

Et la rue Grand-Pont, c’était l’Chabanais.

Nelly le passé ce soir se ralllume

Afin que je puiss’ distinguer tes traits.

Je venais t’chercher dans la lumière blême

D’un sal’petit jour sans sèch’s et sans blé.

On rentrait s’coucher le ventre en carême

Dans not’ chambr’ meublé, rue des Cordeliers.


Tu pouvait dormir en t’fichant d’l’ardoise,

Ta bouche entr’ouvert souriait au plaisir.

La vie n’est très bell que pour les bourgeoises,

Le meilleur du lot, c’est pour le souv’nir.

Quand j’me suis taillé de Rouen et d’ses fêtes

Pour jouer au griv’ton, dans l’camp d’Mourmelon,

Je t’ai dit adieu en tournant la tête

Et tu m’as donné ta bénédiction.

On a pris pour ça la der des dernières

Cuit’s au Bar Nielsen, rue d’la Vicomté.

Puis d’fil en aiguill’, j’partis pour la guerre

Un’ fleur au fusil, des ampoul’s aux pieds.

J’ai dans la mémoire, un’ chanson qui bouge

Le nom des pat’lins où j’ai dérouillé :

Carency, Ablain, le Cabaret Rouge,

La rout’ de Bapaume et l’ravin d’Souchez.


J’ai bien fait d’éteindr’ ma lantern’ magique,


Car j’ai vit’ compris que j’barbais les gens :

C’est pourquoi, Nelly, je r’mets l’ancien disque

D’avant mon départ pour le régiment.

Cette version a été créée par l’interprète Germaine Montero en 1951 (je renvoie à l’émission “Chanson Boum” consacrée à Mac Orlan pour plus de détails), et elle semble avoir rencontré un certain succès à en juger par le nombre de versions disponibles, et le fait qu’elle soit inscrite dans certains patrimoines de chants de marins. Sur un disque consacré à Mac Orlan et disponible aux éditions EPM, on trouve une autre version, interprétée par Monique Morelli. Cette fois, c’est Nelly qui raconte
Au Critérium-bar après la débine
Je f’sais la barmaid pour les Norvégiens
Les gars des cargos m’appelaient leur frangine
Je gagnais dix bobs en un tour de main

Après le bis’ness sur le quai des brumes
Et la rue Grand-Pont c’était l’chabanais
On m’app’lait Nelly et l’passé s’rallume
Afin que je puisse distinguer tes traits

Tu venais m’chercher dans la lumière blême
D’un sale petit jour sans sèche et sans blé
On rentrait s’coucher le ventre en carême
Dans ma chambre meublée rue des Cordeliers

Je pouvais dormir en m’fichant d’l’ardoise
Ma bouche entr’ouverte souriait au plaisir
La vie n’est très belle que pour les bourgeoises
Le meilleur du lot c’est pour le souv’nir

Quand tu t’es taillé d’Rouen et d’ses fêtes
Pour jouer au griv’ton dans l’camp d’Mourmelon
Je t’ai dit Adieu en tournant la tête
Et je t’ai donné ma bénédiction

On a pris pour ça la der des dernières cuites
Au bar Nielsen, rue d’la Vicomté
Puis d’fil en aiguille fallut faire la guerre
Une fleur au fusil des ampoules aux pieds

J’ai dans la mémoire une chanson qui bouge
Le nom des patelins où t’as dérouillé
Carency, Ablain, le Cabaret Rouge,
La rout’ de Bapaume où tu es resté

J’ai bien fait d’éteindr’ la lantern’ magique,
Qui déroulait l’film de tes vingt-deux ans
Quand j’m’appelais Nelly, comme sur l’ancien disque
D’avant ton départ pour le régiment.

Une première remarque : dans les deux cas, les interprètes sont des femmes. Ce n’est pas surprenant : pour une raison que la sociologie de la chanson a peut-être élucidée, la quasi-totalité des interprètes est féminine, et je ne vois guère que Serge Reggiani ou Mouloudji (qui se sont parfois faits auteurs) pour se mesurer à Catherine Sauvage, Francesca Solleville, Pauline Julien, Jeanne Moreau (et j’en oublie : Valérie Ambroise, Monique Morelli, Germaine Montero, ou encore Marie-Thérèse Orain dont le come-back récent est des plus réjouissants). Comme ces femmes chantent souvent des textes écrits par des hommes, il est assez fréquent d’entendre un “je” masculin interprété par une artiste – l’inverse est rarissime : quel chanteur osera reprendre “Une sorcière comme les autres” ? Je ne crois pas que la différence (pour l’interprétation comme pour la réception) soit négligeable, car ce décalage des sexes (dans un sens comme dans l’autre) implique souvent une distance, une torsion qui renouvelle la lecture et l’écoute qu’on peut avoir d’une chanson, même si, bien sûr, de nombreux textes disent “je” et ne sont pas genrés.
“Fanny de Laninon” (également Mac Orlan et V. Marceau) a d’abord été chantée par Germaine Montero et Monique Morelli
La plus belle de Laninon, Fanny d’Kersauson, m’offrit un pompon
Un pompon de fantaisie, c’était elle ma bonne amie
mais l’interprétation, à mon avis, n’est pas très habitée, et la fameuse scène du documentaire “Tabarly”, dans laquelle le héros entonne ce qui est devenu un hymne officiel à Brest et dans la Marine, est – qualités vocales mises à parts – plus convaincante. Il ne s’agit bien sûr pas que d’une question de genre, il suffit d’écouter la reprise de cette chanson par le collectif Fauve pour s’en convaincre – il ne se passe rien, et à aucun niveau…
Le talent et la sincérité de l’interprétation autorisent des renversements surprenants. Ainsi de Pauline Julien chantant “La Manic” (la célèbre chanson de Georges Dor), avec pour concurrent.. Jean-Marie Vivier.
Nous autres on fait les fanfarons
À coeur de jour
Mais on est tous de bons larrons
Cloués à leurs amours
On serait peut-être surpris d’entendre un chanteur mâle entamer les “Tendres promesses” (toujours de Mac Orlan)
Moi j’étais sa Bretonne, lui c’était mon marin,
Et chez la mère Yvonne on s’voyait en copains
mais après tout, pourquoi pas ? L’inversion des genres présumés a aussi parfois le mérite de questionner certains a priori pas toujours justifiés. Dans “Le rendez-vous” (Gilles Vigneault – Claude Léveillée), pourquoi le narrateur, qui court après la fortune pour augmenter le chiffre d’affaires, serait-il forcément un homme? De même dans le célèbre cas du “Tourbillon” (de la vie) de Serge Rezvani, interprété par Jeanne Moreau.

Il est parfois possible (notamment si le contre-emploi est jugé trop risqué) de modifier légèrement le texte pour le rendre plus adapté au genre de l’interprète. C’est une opération de ce type que nous observons dans le cas de “Nelly”. J’ignore qui s’est chargé de l’adaptation, peut-être est-ce Mac Orlan lui-même, le résultat est très réussi et à mon avis, la version “féminisée” est nettement meilleure que la version originale. L’exposition n’est certes pas beaucoup plus originale : au lieu d’une sempiternelle évocation de la jeunesse d’un soldat, ce qui, chez Mac Orlan, est un lieu commun, on a cette fois accès à la subjectivité de la jeune femme, un autre des thèmes favoris de l’écrivain (“La chanson de Margaret”, “Catari de Chiaia”, “La fille des bois”, “La fille de Londres” etc.). Dans les deux cas, le “je” parle directement à un “tu”, plongeant l’auditeur au coeur de cette remémoration sentimentale. Cependant, aux mémoires du jeune bohème parti au front, je préfère nettement l’évocation soudaine (le passé se rallume) de la jeunesse de Nelly et de son ami qui comme tant d’autres “n’en est jamais revenu”. Il me semble que les quatre premières strophes gagnent à être dites à la première personne, laissant la voix au personnage principal qu’est Nelly, du plus banal
Tu/je gagnais dix bobs en un tour de main
(le bob désigne un shilling), au plus sensuel
Ta/ma bouche entr’ouverte souriait au plaisir.
Au moment où la chanson bascule vers le personnage masculin
Quand j’me suis taillé / Quand tu t’es taillé d’Rouen et d’ses fêtes, 
la voix de la femme qui voit son ami partir porte une résonance plus tragique et plus belle. Enfin, le vers assez pauvre de la version originale
J’ai bien fait d’éteindr’ ma lantern’ magique,

Car j’ai vit’ compris que j’barbais les gens
devient ce magnifique
J’ai bien fait d’éteindr’ la lantern’ magique,
Qui déroulait l’film de tes vingt-deux ans
avec cette conclusion très émouvante
Quand j’m’appelais Nelly, comme sur l’ancien disque
qui fait d’ailleurs écho, dans cette version, à un vers précédent
On m’appelait Nelly, et l’passé s’rallume.

En plus d’un texte que je juge meilleur, la version de Monique Morelli bénéficie d’une interprétation plus audacieuse et qui, à mon avis, sert parfaitement le texte. Sur la musique d’inspiration militaire composée par V. Marceau, il est tentant de suivre sagement le rythme très marqué, jusqu’à la saccade, par exemple pour le vers Nelly le passé ce soir se rallume

ou bien lors du rejet
On a pris pour ça la der des dernières

Cuit’s,
ce qui donne à la version de Germaine Montero un côté mécanique qui ne me semble pas laisser beaucoup de place au lyrisme. Au contraire, le coup de génie de l’interprétation de Monique Morelli réside dans un choix audacieux (dont on trouve, curieusement, une première trace à la fin de la version de Montero) : ne pas chanter, mais dire une partie du texte, et ne suivre la mélodie que par endroits. Les mots, qui portent en eux le rythme insufflé par Mac Orlan, se décalent librement par rapport au rythme militaire des percussions, créant des attentes et des surprises, évocation par bribes des souvenirs d’un passé qui se rallume.

Deux, ou trois, mots ?

Dans l’avant-dernier disque de Jacques Bertin, L’état des routes (que l’on peut commander sur le site de l’artiste), on trouve une chanson intitulée “Deux mots” :

Deux mots, rien qu’eux
Deux mots, que deux
Deux mots, tout seuls
Qui veulent dire tout
Qui veulent beaucoup
La vie surtout

Deux mots, que deux
Deux mots, rien qu’eux
Deux mots tout nus
Tout purs, tout crus
Tombant des nues
Courant les rues

De ceux qui traînent
Dans les poèmes

La nuit, les trains
Qui mènent à rien

Au bout du monde
Ou du chagrin

Deux mots qui vont
Par vaux et monts

Parfois bien lâches
Parfois qui fâchent

Qu’on voudrait dire
Plus souvent

Doux et tranquilles

Fous et fébriles
Chauds à entendre
Mon cœur à prendre
Ou à brûler
Ou à briser

Deux mots menteurs

Ou qui rient au bonheur
Et à la vie, deux mots

Toujours les mêmes
Toujours les mêmes
Vieux mots :



Et toi en bleu
Écharpe au vent entre les deux
Je t’aime


Chacun jugera de la qualité du texte, et notamment de la splendide strophe centrale

De ceux qui traînent dans les poèmes
La nuit, les trains qui mènent à rien
Au bout du monde ou du chagrin..

Dans les récitals qui ont suivi la sortie de l’album, J. Bertin a inscrit ce morceau à son tour de chant, et introduisait la chanson en mettant (sur le ton de plaisanterie) le public au défi de deviner de quels “deux mots” il pouvait bien s’agir. Il va de soi que l’exercice n’est guère difficile, et qu’arrivé à la dernière strophe, avec la rime en “-ème” annoncée par la répétition de toujours les mêmes, il n’y a plus aucun doute.
Une fois la chanson terminée (et j’ai pu le constater à plusieurs reprises), il se trouve parfois des spectateur-ice-s malicieux-ces pour faire remarquer à haute voix que dans “je t’aime” il y a trois mots, pas deux. Cette indiscutable vérité de grammaire, cependant, n’a jamais semblé les faire réfléchir plus avant. Si dans “je t’aime” il y a trois mots, et que la chanson parle de deux, est-ce que Bertin devrait retourner au cours préparatoire ?

Je fais l’hypothèse suivante : Jacques Bertin sait pertinemment que “je t’aime” contient trois mots. D’autre part, la chanson supporterait très bien que l’on change “deux” en “trois” – la rime en -e n’est utilisée qu’à deux (!) reprises et on peut faire confiance au talent poétique de Bertin pour contourner cette difficulté, si cela s’avérait nécessaire pour concilier le sens et le décompte. Comment, alors, résoudre le paradoxe ?

La solution me semble cachée bien en évidence, sorte de “mot volé”, dans la dernière phrase

Et toi en bleu, écharpe au vent, entre les deux
Je t’aime.

Lisons (ou écoutons !) attentivement. Entre “je” et “aime”, il y a “ t’ ”, t-apostrophe, toi-apostrophe. Toi, entre “je” et “aime”, avec une apostrophe, comme une écharpe au vent, sublime passe-passe poétique que les experts-comptables, trop occupés à regarder leurs doigts, ont laissé s’envoler.

Les ciels sont comme des écharpes
Noués à ton cou dans les soirs
T’emportant vers le son des harpes
Où tu vas, tu ne peux savoir
(J. Bertin, “Petit Anjou”)

 

“Aragon”

Le dernier album de Thomas Dutronc (Éternels jusqu’à demain, Mercury Records) s’ouvre avec une chanson mystérieusement intitulée « Aragon ». Le mystère se dissipe dès le premier vers

Tout est affaire de décor,
Changer de lit, changer de corps

… il s’agit donc d’une reprise de la fameuse adaptation par Léo Ferré du poème de Louis Aragon “Bierstube, magie allemande”, parfois mieux connu sous le titre que lui a donné Ferré : “Est-ce ainsi que les hommes vivent”. Seulement voilà, la mélodie de Ferré est absolument méconnaissable et la première strophe s’achève sans le dernier vers. On constate vite qu’il s’agit en fait d’une interprétation entièrement nouvelle du poème (sur une musique composée par David Chiron) que propose T. Dutronc. Ce dernier a même affirmé qu’il ne connaissait pas l’existence de la chanson de L. Ferré.

Trois matériaux coexistent donc : un texte (le poème d’Aragon) et deux alliances texte/mélodie (les chansons de Ferré et Dutronc). Les paroles choisies par Dutronc forment un sous-ensemble strict du texte de Ferré, et Ferré a lui-même opéré des changements importants par rapport au poème originel : les quatre premières strophes sont supprimées, seul deux vers de la quatrième strophe sont gardés pour faire un refrain
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent,
tandis que la dernière strophe remonte de deux crans. Dutronc supprime encore davantage de texte (ce qui forme les deux dernières strophes chez Ferré disparaît), coupe les strophes restantes en deux et les apparie pour former un nouveau texte (certains vers sont perdus dans l’opération).

Ferré s’est-il expliqué quelque part sur son remaniement ? On peut toujours s’essayer à l’exercice suivant : chanter tout le poème originel avec la mélodie de Ferré. La première strophe ne s’y prête guère, le quatrième vers
Qui tant souhaitent d’être crues
réclame en effet une diérèse sur souhaiter qui rend d’autant plus mal que la mélodie y place un accent particulier. Le septième vers
L’air Ach du lieber Augustin
est lui aussi peu commode à chanter avec ses deux « r » (air et Lieber) auxquels se rajoutent le r de « Ach », sans compter qu’il faudrait un accent allemand convenable, et prononcer « Augustin » A-oh-gou-stine au risque qu’on.. n’y comprenne rien ! La strophe tout entière est de toute manière probablement trop obscure pour démarrer une chanson. Aragon plonge dans ses souvenirs avec un mot Bierstube et commence son évocation comme on sent monter une ivresse : les filles aux prénoms juxtaposés qui surgissent avec leurs lèvres douces comme un lait d’amandes, puis la réminiscence de cette mélodie populaire “Oh du lieber Augustin”. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de trouver dans le poème d’Aragon tout entier un écho de cette chanson.

Jeder Tag war ein Fest,
Und was jetzt? Pest, die Pest!
Nur ein groß’ Leichenfest,
Das ist der Rest.

Augustin, Augustin,
Leg’ nur ins Grab dich hin!
O, du lieber Augustin,
Alles ist hin!

Y-a-t il loin, en effet de la grande fête des cadavres (das groß Leichenfest) dans la Vienne empestée du XVIIe à ce « temps déraisonnable » qui suit immédiatement la première guerre mondiale ? L’air joyeux et les paroles graves de cette chanson pour enfants participent de la même incertitude qu’Aragon :
la pièce était-elle ou non drôle ? 

La deuxième strophe de souvenirs débute avec un mot isolé, Sofienstrasse. L’interprétation chantée de ces deux premières strophes demanderait de marquer une pause après Sofienstrasse comme après Bierstube, mots-clefs par lesquels Aragon amorce sa remémoration, retrouve sa mémoire – Aragon omet la ponctuation mais le mot qui suit porte une majuscule. Hormis cela, la strophe est très chantable, assez belle, et convient bien à la mélodie de Ferré. Ce n’est pas le cas de la strophe suivante, faible poétiquement, notamment les quatre derniers vers où la périphrase faire le truc rime avec Sarrebrück, et chocolat avec comme cela. La belle image du deuxième vers,
Ô Gaense-Liesel des défaites
est irrécupérable pour la chanson, présentant des difficultés d’accent (Gaine-ze Lizeul) et de compréhension avec cette référence à Gänseliesel, la jeune-fille-aux-oies.

On pourrait cependant imaginer de commencer la chanson à la strophe suivante, la quatrième du texte d’Aragon, qui marque le basculement lyrique du poème via l’interrogation du premier vers
Et moi pour la juger que suis-je
première d’une longue liste de questions – dont celle qui donne son titre à la chanson de Ferré : Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Bien sûr, l’absence d’antécédent pour le pronom « la » du premier vers de l’hypothétique est gênante. Si l’on veut garder cette strophe, on peut imaginer de la placer en seconde position et de modifier ce « la » en « les », ce qui donnerait les enchaînements suivants entre strophes
(…)
Et mon ombre se déshabille

Dans les bras semblables des filles

Où j’ai cru trouver un pays

Et moi pour les juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s’est tant perdu de prodiges
(…)

ainsi que

(…)
Est-ce ainsi que les hommes vivent

Et leurs baisers au loin les suivent

Comme des soleils révolus

Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
(…)

Bien sûr, cette manipulation n’est pas tout à fait neutre, pourquoi Aragon jugerait-il les filles et leurs bras où il a cru trouver un pays ? La question est plus simple concernant la demoiselle qui fait le truc pour un morceau de chocolat. Mais si l’on accepte cette légère dénaturation du sens de l’interrogation initiale, on peut sauver les très beaux vers de la strophe 4 du poème, réintégrant notamment dans la chanson le dernier vers
Comme des soleils révolus
qui est perdu quand Est-ce ainsi que les hommes vivent ? sert de refrain. Pourtant, l’image des soleils révolus ouvre sur beaucoup des questions qui traversent le poème.
En mécanique céleste, on pense plutôt aux soleils comme étant ce autour de quoi les planètes effectuent leur révolution : qu’un soleil soit révolu suppose, avec une inversion des rôles habituels, de le voir comme tournant autour d’une planète. Avec révolu, on pense bien sûr à un temps révolu, celui du passé dans lequel le poète ne « [se reconnaît] plus », mais aussi aux révolutions qui naissent un peu partout dans l’Alsace et l’Allemagne de l’immédiate après-guerre, sans qu’Aragon ne sache encore quoi en penser
Tout changeait de pôle et d’épaule
(…)
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien
Dans ce drôle de ballet des astres qu’a été « la guerre et ce qui s’ensuivit » (titre d’un autre poème du Roman inachevé), Aragon, déconcerté, cherche à être « un homme comme les autres, avec les autres » (Pour expliquer ce que j’étais p.34-35). Voilà une première ligne directrice pour l’interprétation chantée.

Ferré a conservé le reste du texte d’Aragon à l’identique, à cela près qu’il inverse les deux dernières strophes du poème, S10 et S11. Ces deux strophes sont très différentes : S10 est tout à fait extérieure au poète et relate un fait divers – l’assassinat d’une prostituée par un soldat de l’armée française, tandis que S11 clôt le poème avec un grand lyrisme. La mélancolie de la nature (le ciel gris, le vol d’oies sauvages, leur chant triste, de mort) se recentre sur le poète, saisi par la tristesse, avec un beau mouvement de caméra (comme si on rentrait par la fenêtre). Le dernier vers, de ceux dont Aragon a le secret, presque entièrement occupé par un nom propre et qui offre la rime stupéfiante de quai avec Rilke, est bien plus marquant que celui de S10,
Un dragon plongea son couteau
Inverser S10 et S11 met l’accent sur le fait divers au détriment du lyrisme, ce qui ne se justifie guère vu le reste du texte, au caractère lyrique exacerbé. Mais surtout, si S11 vient avant S10, on ne comprend plus quelle mort porte le chant des oies sauvages ? Celle qui flotte dans l’atmosphère d’une Europe d’après-guerre ? Celle de l’artilleur de Mayence (la suite de la phrase, Qui n’en n’est jamais revenu, fait référence à un autre poème du Roman inachevé, lui aussi mis en musique par Léo Ferré, sous le titre Tu n’en reviendras pas). Le texte choisi par Thomas Dutronc, lui, élimine complètement les références historiques et la mention du fait divers, pour ne retenir que le questionnement sentimental et existentiel, l’entêtement de l’arrangement musical soulignant la succession des interrogations,

Que faut-il faire de mes nuits?
Que fait-il faire de mes jours?

martelées presque désespérément, même si l’on peut regretter que l’interprétation ne soit pas plus engagée, laissant la balade mélancolique aux portes d’une chanson véritablement lyrique.

En vérité, au sein des interprétations de la seule chanson de Ferré (et même au sein des différentes versions données par Ferré lui-même), on trouve de nombreux partis pris (musicaux et vocaux). L’interprétation de L. Ferré (disponible sur le CD “Léo Ferré chante Aragon”) me semble trop cynique pour être vraiment émouvante – pourquoi tous ces changements d’intonation, ces rires ? est-ce l’ironie d’un vieil homme revenant sur son passé ? Il existe une autre version de Ferré (avec choeurs) qui m’est tout aussi incompréhensible. On peut citer l’interprétation de P. Léotard (trop parlée ?), celle de B. Lavilliers dont l’arrangement hors sol sacrifie quelque peu la mélodie imaginée par Ferré, celle de M. Ogeret qui, pour le coup, manque de drame, même la grande C. Sauvage me semble cette fois passer à côté d’une juste interprétation. J’ai récemment découvert cet arrangement très original (violoncelle, guitare et voix) qui me semble renouveler l’exercice de façon intelligente. Un autre arrangement particulièrement original est celui qui accompagne l’interprétation d’Yves Montand, qui alterne des passages récitatifs et un ragtime amusant et joyeux.
Pourquoi, en effet, faire nécessairement de ce poème une chanson sombre ? En 1919, Aragon a vingt-trois ou vingt-quatre ans, mobilisé, il est muté à Sarrebrück parmi les forces d’occupation. En tant que médecin militaire, il est notamment chargé (avec Théodore Fraenkel) de sélectionner les femmes pour le bordel attenant aux installations militaires. Trente-cinq ans plus tard, en écrivant le Roman inachevé, il se remémore la guerre et ce qui s’ensuivit, avec l’émotion mais aussi la distanciation d’un homme repensant à sa jeunesse, se laissant entraîner par l’évocation d’un mot (Bierstube) ou d’une image (ma mémoire Retrouve la chambre et l’armoire), volant au passage une rime à Apollinaire (le poème date de 1917 mais les Poèmes à Lou ne sont parus qu’en 1947, et sous ce titre qu’en 1955 soit en même temps que la composition du Roman inachevé)

Je pense à toi mon Lou ton cœur est ma caserne
Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne
Le ciel est plein ce soir de sabres d’éperons
Les canonniers s’en vont dans l’ombre lourds et prompts
(G. Apollinaire, “La guerre l’amour”, Poèmes à Lou)

Le pont musical presque dansant qui sépare certains couplets dans la version chantée par Montand me paraît bien jouer le rôle d’une mémoire qui s’égare dans les souvenirs, contrastés, d’une époque lointaine.

Les interprétations de “Est-ce ainsi que les hommes vivent” sont très nombreuses, et la nouvelle mise en musique proposée par T. Dutronc semble indiquer que l’exercice n’est pas encore désuet. La version proposée par Renée Claude (interprète québécoise peu connue en France) me paraît la plus juste, parce qu’elle ne commet aucune erreur. Plus de cent ans après les faits évoqués, l’interprétation parfaite (si elle existe) est peut-être encore à venir !