Nelly

Le mode d’énonciation le plus naturel pour des chansons lyriques est bien sûr la première personne. Dire “je”, c’est souvent annoncer l’expression de sa propre subjectivité, et dans le cas d’un texte chanté, le public sera tenté de postuler une certaine coïncidence entre l’artiste présent physiquement et le sujet de la narration. Au-delà d’une confusion naïve (l’interprète raconterait sur scène sa vie et ses sentiments véritables), l’usage du “je” permet une identification temporaire, une illusion poétique favorable à l’émotion. Là réside d’ailleurs, appuyée sur le postulat antique, “homo sum”, de compatibilité des sentiments entre les êtres, une grande force de l’interprétation. C’est aussi ce qui permet aux chansons d’être renouvelées, reprises par différent-e-s interprètes, jusqu’au contre-emploi. Plus rarement, le lyrisme trouve son expression à la deuxième personne, la distance qu’elle procure libérant l’auteur d’une possible culpabilité, celle de l’impudeur ou celle de l’inexactitude. Dans “Claire”, de J. Bertin, le chanteur emploie tout du long la deuxième personne, dans une splendide introspection
Entends le disque tourne à vide,
Entends-tu le silence ?
(…)
Tu n’aimes pas les cris pourtant
Tu n’aimes pas ceux qui y croient
Claire viendra peut-être mais
Tu préférerais être seul

Il y a là deux questions : celle de l’interprétation (à quoi engage, pour l’interprète, le fait de dire “je” ou “tu”) et celle de la réception (à quoi est-on plus sensible : au “je”, avec le risque de se faire voyeur, ou au “tu”, pouvant parfois donner le sentiment d’être pris à partie).

J’aimerais m’attarder sur un exemple : la chanson “Nelly”, mise en musique par V. Marceau d’après un texte de Pierre Mac Orlan. Cette chanson met en scène deux personnages, et il en existe deux versions : dans l’une, c’est un narrateur masculin qui évoque Nelly, et dans l’autre c’est la voix de Nelly qui raconte. Les deux versions utilisent donc “tu” et “je” avec des rôles inversés.
La version de Mac Orlan est présentée par l’auteur comme “la chronique sentimentale d’un jeune bohème de la classe 1903 dans les rues détruites de Rouen”. Il s’agit de la version où “tu” désigne Nelly, et où le “je” lyrique est ce “jeune bohème”, rappelant ses souvenirs d’avant la guerre.
Au Critérium-Bar, après la débine

Tu f’sais la barmaid pour les Norvégiens,
Les gars des cargos t’app’laient leur frangine,

Tu gagnais dix bobs en un tournemain.


Après le bis’ness sur le quai des brumes

Et la rue Grand-Pont, c’était l’Chabanais.

Nelly le passé ce soir se ralllume

Afin que je puiss’ distinguer tes traits.

Je venais t’chercher dans la lumière blême

D’un sal’petit jour sans sèch’s et sans blé.

On rentrait s’coucher le ventre en carême

Dans not’ chambr’ meublé, rue des Cordeliers.


Tu pouvait dormir en t’fichant d’l’ardoise,

Ta bouche entr’ouvert souriait au plaisir.

La vie n’est très bell que pour les bourgeoises,

Le meilleur du lot, c’est pour le souv’nir.

Quand j’me suis taillé de Rouen et d’ses fêtes

Pour jouer au griv’ton, dans l’camp d’Mourmelon,

Je t’ai dit adieu en tournant la tête

Et tu m’as donné ta bénédiction.

On a pris pour ça la der des dernières

Cuit’s au Bar Nielsen, rue d’la Vicomté.

Puis d’fil en aiguill’, j’partis pour la guerre

Un’ fleur au fusil, des ampoul’s aux pieds.

J’ai dans la mémoire, un’ chanson qui bouge

Le nom des pat’lins où j’ai dérouillé :

Carency, Ablain, le Cabaret Rouge,

La rout’ de Bapaume et l’ravin d’Souchez.


J’ai bien fait d’éteindr’ ma lantern’ magique,


Car j’ai vit’ compris que j’barbais les gens :

C’est pourquoi, Nelly, je r’mets l’ancien disque

D’avant mon départ pour le régiment.

Cette version a été créée par l’interprète Germaine Montero en 1951 (je renvoie à l’émission “Chanson Boum” consacrée à Mac Orlan pour plus de détails), et elle semble avoir rencontré un certain succès à en juger par le nombre de versions disponibles, et le fait qu’elle soit inscrite dans certains patrimoines de chants de marins. Sur un disque consacré à Mac Orlan et disponible aux éditions EPM, on trouve une autre version, interprétée par Monique Morelli. Cette fois, c’est Nelly qui raconte
Au Critérium-bar après la débine
Je f’sais la barmaid pour les Norvégiens
Les gars des cargos m’appelaient leur frangine
Je gagnais dix bobs en un tour de main

Après le bis’ness sur le quai des brumes
Et la rue Grand-Pont c’était l’chabanais
On m’app’lait Nelly et l’passé s’rallume
Afin que je puisse distinguer tes traits

Tu venais m’chercher dans la lumière blême
D’un sale petit jour sans sèche et sans blé
On rentrait s’coucher le ventre en carême
Dans ma chambre meublée rue des Cordeliers

Je pouvais dormir en m’fichant d’l’ardoise
Ma bouche entr’ouverte souriait au plaisir
La vie n’est très belle que pour les bourgeoises
Le meilleur du lot c’est pour le souv’nir

Quand tu t’es taillé d’Rouen et d’ses fêtes
Pour jouer au griv’ton dans l’camp d’Mourmelon
Je t’ai dit Adieu en tournant la tête
Et je t’ai donné ma bénédiction

On a pris pour ça la der des dernières cuites
Au bar Nielsen, rue d’la Vicomté
Puis d’fil en aiguille fallut faire la guerre
Une fleur au fusil des ampoules aux pieds

J’ai dans la mémoire une chanson qui bouge
Le nom des patelins où t’as dérouillé
Carency, Ablain, le Cabaret Rouge,
La rout’ de Bapaume où tu es resté

J’ai bien fait d’éteindr’ la lantern’ magique,
Qui déroulait l’film de tes vingt-deux ans
Quand j’m’appelais Nelly, comme sur l’ancien disque
D’avant ton départ pour le régiment.

Une première remarque : dans les deux cas, les interprètes sont des femmes. Ce n’est pas surprenant : pour une raison que la sociologie de la chanson a peut-être élucidée, la quasi-totalité des interprètes est féminine, et je ne vois guère que Serge Reggiani ou Mouloudji (qui se sont parfois faits auteurs) pour se mesurer à Catherine Sauvage, Francesca Solleville, Pauline Julien, Jeanne Moreau (et j’en oublie : Valérie Ambroise, Monique Morelli, Germaine Montero, ou encore Marie-Thérèse Orain dont le come-back récent est des plus réjouissants). Comme ces femmes chantent souvent des textes écrits par des hommes, il est assez fréquent d’entendre un “je” masculin interprété par une artiste – l’inverse est rarissime : quel chanteur osera reprendre “Une sorcière comme les autres” ? Je ne crois pas que la différence (pour l’interprétation comme pour la réception) soit négligeable, car ce décalage des sexes (dans un sens comme dans l’autre) implique souvent une distance, une torsion qui renouvelle la lecture et l’écoute qu’on peut avoir d’une chanson, même si, bien sûr, de nombreux textes disent “je” et ne sont pas genrés.
“Fanny de Laninon” (également Mac Orlan et V. Marceau) a d’abord été chantée par Germaine Montero et Monique Morelli
La plus belle de Laninon, Fanny d’Kersauson, m’offrit un pompon
Un pompon de fantaisie, c’était elle ma bonne amie
mais l’interprétation, à mon avis, n’est pas très habitée, et la fameuse scène du documentaire “Tabarly”, dans laquelle le héros entonne ce qui est devenu un hymne officiel à Brest et dans la Marine, est – qualités vocales mises à parts – plus convaincante. Il ne s’agit bien sûr pas que d’une question de genre, il suffit d’écouter la reprise de cette chanson par le collectif Fauve pour s’en convaincre – il ne se passe rien, et à aucun niveau…
Le talent et la sincérité de l’interprétation autorisent des renversements surprenants. Ainsi de Pauline Julien chantant “La Manic” (la célèbre chanson de Georges Dor), avec pour concurrent.. Jean-Marie Vivier.
Nous autres on fait les fanfarons
À coeur de jour
Mais on est tous de bons larrons
Cloués à leurs amours
On serait peut-être surpris d’entendre un chanteur mâle entamer les “Tendres promesses” (toujours de Mac Orlan)
Moi j’étais sa Bretonne, lui c’était mon marin,
Et chez la mère Yvonne on s’voyait en copains
mais après tout, pourquoi pas ? L’inversion des genres présumés a aussi parfois le mérite de questionner certains a priori pas toujours justifiés. Dans “Le rendez-vous” (Gilles Vigneault – Claude Léveillée), pourquoi le narrateur, qui court après la fortune pour augmenter le chiffre d’affaires, serait-il forcément un homme? De même dans le célèbre cas du “Tourbillon” (de la vie) de Serge Rezvani, interprété par Jeanne Moreau.

Il est parfois possible (notamment si le contre-emploi est jugé trop risqué) de modifier légèrement le texte pour le rendre plus adapté au genre de l’interprète. C’est une opération de ce type que nous observons dans le cas de “Nelly”. J’ignore qui s’est chargé de l’adaptation, peut-être est-ce Mac Orlan lui-même, le résultat est très réussi et à mon avis, la version “féminisée” est nettement meilleure que la version originale. L’exposition n’est certes pas beaucoup plus originale : au lieu d’une sempiternelle évocation de la jeunesse d’un soldat, ce qui, chez Mac Orlan, est un lieu commun, on a cette fois accès à la subjectivité de la jeune femme, un autre des thèmes favoris de l’écrivain (“La chanson de Margaret”, “Catari de Chiaia”, “La fille des bois”, “La fille de Londres” etc.). Dans les deux cas, le “je” parle directement à un “tu”, plongeant l’auditeur au coeur de cette remémoration sentimentale. Cependant, aux mémoires du jeune bohème parti au front, je préfère nettement l’évocation soudaine (le passé se rallume) de la jeunesse de Nelly et de son ami qui comme tant d’autres “n’en est jamais revenu”. Il me semble que les quatre premières strophes gagnent à être dites à la première personne, laissant la voix au personnage principal qu’est Nelly, du plus banal
Tu/je gagnais dix bobs en un tour de main
(le bob désigne un shilling), au plus sensuel
Ta/ma bouche entr’ouverte souriait au plaisir.
Au moment où la chanson bascule vers le personnage masculin
Quand j’me suis taillé / Quand tu t’es taillé d’Rouen et d’ses fêtes, 
la voix de la femme qui voit son ami partir porte une résonance plus tragique et plus belle. Enfin, le vers assez pauvre de la version originale
J’ai bien fait d’éteindr’ ma lantern’ magique,

Car j’ai vit’ compris que j’barbais les gens
devient ce magnifique
J’ai bien fait d’éteindr’ la lantern’ magique,
Qui déroulait l’film de tes vingt-deux ans
avec cette conclusion très émouvante
Quand j’m’appelais Nelly, comme sur l’ancien disque
qui fait d’ailleurs écho, dans cette version, à un vers précédent
On m’appelait Nelly, et l’passé s’rallume.

En plus d’un texte que je juge meilleur, la version de Monique Morelli bénéficie d’une interprétation plus audacieuse et qui, à mon avis, sert parfaitement le texte. Sur la musique d’inspiration militaire composée par V. Marceau, il est tentant de suivre sagement le rythme très marqué, jusqu’à la saccade, par exemple pour le vers Nelly le passé ce soir se rallume

ou bien lors du rejet
On a pris pour ça la der des dernières

Cuit’s,
ce qui donne à la version de Germaine Montero un côté mécanique qui ne me semble pas laisser beaucoup de place au lyrisme. Au contraire, le coup de génie de l’interprétation de Monique Morelli réside dans un choix audacieux (dont on trouve, curieusement, une première trace à la fin de la version de Montero) : ne pas chanter, mais dire une partie du texte, et ne suivre la mélodie que par endroits. Les mots, qui portent en eux le rythme insufflé par Mac Orlan, se décalent librement par rapport au rythme militaire des percussions, créant des attentes et des surprises, évocation par bribes des souvenirs d’un passé qui se rallume.

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