Le temps de la bohème

Valérie Ambroise, chanteuse “rive gauche”, interprète notamment de Brassens, est décédée il y a quelques jours, comme le rapporte (et ce sont bien les seuls !) le magazine en ligne Nos Enchanteurs.
J’ai découvert V. Ambroise au hasard de YouTube, d’abord par sa voix grave qui chantait chez Mireille ce petit poème de Carco, “Il pleut”,
Tu vas me quitter tout à l’heure
On dirait qu’il pleut dans tes yeux,

puis par cette étrange mise en scène costumée d’un texte de Mac Orlan “La rue Saint-Jacques” (dont je demande à voir une traduction complète), accompagnée à l’orgue de barbarie.
En voulant de nouveau l’écouter, je suis tombé sur une courte interprétation, encore de Carco, “Je me souviens de la bohème”

Je me souviens de la bohème
De mes amours de ce temps-là
Ô mes amours, j’ai tant de peine
Quand refleurissent les lilas
Qu’est ce que c’est que cette antienne ?
Qu’est ce que c’est que cet air-là ?
Ô mes amis, j’ai trop de peine
Le temps n’est plus de la bohème
Au diable soient tous les lilas !

Il pleut dans le petit jour blême
Il pleut, nous n’irons plus aux bois
Toutes les amours sont les mêmes
Les morts ne ressuscitent pas
Il pleut dans le petit jour blême
Il pleut, nous n’irons plus aux bois
Toutes les amours sont les mêmes

Un vieil orgue comme autrefois
Joue essoufflé la Marjolaine
Ô mes amours de ce temps là
Jamais les mortes ne reviennent
Elles dorment dans les lilas
Où les oiseaux chantent ma peine
Sous les lilas qu’on a mis là
Les jours s’en vont et les semaines
Ô mes amours, priez pour moi !

Accompagnée ici aussi par un orgue de barbarie, V. Ambroise chante la fin de la bohème, temps d’une jeunesse vague et lointaine que rappellent à la mémoire les lilas qui refleurissent, imperturbables, ou quelque air de musique sans âge. Cette évocation est douloureuse
Ô mes amours j’ai tant de peine (…)
Ô mes amis j’ai trop de peine
Le temps n’est plus de la bohème.

Le motif de la “bohème”, dont la définition mouvante a certainement fait l’objet d’études poussées, se retrouve dans quelques chansons très différentes. La plus connue est bien sûr celle d’Aznavour, qui mit aussi en musique un poème d’André Salmon, “Fraternité”, interprété par lui-même ainsi que par Marc Ogeret
Nous rentrions très tard mêlant
Des airs purs à nos chants obscènes
(…)
Le plâtre et le vin des tavernes
Égayaient nos vieux habits noirs
Et nos plastrons d’hommes modernes.

Il me semble qu’on trouve dans ces deux associations une des caractéristiques de la bohème : alliance d’ “airs purs” et de “chants obscènes”, de “vieux habits noirs” et de “plastrons d’hommes modernes”, la bohème est un temps de tension entre le passé, la pauvreté, la simplicité et la créativité, la jeunesse, l’ambition. La tension est d’autant plus vive que, cette image de la “bohème” étant présente dans la culture populaire depuis longtemps, on ne peut être “bohème” ou parler de la “bohème” sans s’inscrire dans une lignée de références, tout en cherchant à vivre authentiquement sa propre jeunesse.

Les chansons sur le sujet, que l’évocation en soit triste comme celle de Carco ou fasse preuve d’une nostalgie heureuse comme, par exemple, ce “Quartier latin” de Charles Trenet
Quartier Latin, chez toi, rien n’a changé.
Quartier Latin toujours aussi léger,
Quartier Latin, pays de mes folles amours,
Quartier Latin où j’ai connu mes meilleurs jours,
J’ai retrouvé ma chambre sous les toits
Dont je rêvais: j’étais heureux là-bas
Car je vivais amoureux, sans souci du lendemain,
Quartier Latin, quartier Latin !
ont ceci en commun qu’elles s’écrivent toujours au passé. Personne ne chante la bohème pendant la bohème, il n’est pas sûr que cela soit possible, et en tout cas il semble que cela briserait instantanément le charme de cette époque qui, par essence, doit être vague, floue, libre et irréfléchie. En particulier, s’écrivant au passé, toutes ces chansons portent le même message : la bohème ne dure pas !

Lise Martin est une jeune chanteuse de talent, j’emprunte à la radio Caramel Mou un enregistrement d’un de ses titres les plus récents: “Petite bohème d’amour”
Là où je vivais, y avait du soleil accroché aux fenêtres
Et un jardin dans la gouttière
Un miroir pour le vent mon sourire pour te plaire
Et tes bras mon amant j’oubliais l’hiver

Là où je vivais j’écrivais des chansons que tu n’écoutais pas
Tes yeux te trahissaient et je riais de toi
Nous partagions heureux quelques fleurs de la mer
Arrosant nos aveux de ce doux vin de lierre

Là où je vivais, hier devenait flou demain ne voyait rien
Et entre chien et loup je crois qu’on s’aimait bien
Mais ces temps incertains n’étaient doux qu’un instant
Le vertige au matin m’étreignait impatient

Là où je vivais ma bohème fragile se protégeait d’excuses
Tes mensonges inutiles décapitaient mes muses
Et nos hésitations faisaient valser la peur
Trébucher la raison et faner la candeur

Là où je vivais j’inventais des printemps que nous ne verrions pas
C’était sans importance je le savais déjà
Car nous avions à peine de la place pour deux
Parfois j’ai cru quand même qu’on aurait pu faire mieux

Je trouve ce texte très réussi, notamment ce magnifique
“Hier devenait flou demain ne voyait rien
Et entre chien et loup je crois qu’on s’aimait bien”
Le dernier couplet me paraît particulièrement intéressant : “c’était sans importance, je le savais déjà”. Peut-on vivre une bohème sincèrement aveuglée quand on a été, en somme, prévenu par plusieurs siècles de bohèmes passées ? Il me semble que l’ironie à peine déguisée de la chanson de Lise Martin renouvelle le genre avec humour et tendresse.

Légèrement hors-sujet – mais quel texte ! -“On était pas riches”, d’Allain Leprest.
On mordait le froid avant qu’il nous morde
On voit plus très clair, rallume la grande ourse !
Joue Jeux interdits rien que sur une corde
Chante Les Canuts en claquant des pouces
On était pas riches !
(…)
Il semblait parfois qu’on touchait l’malheur
Mais dans le désordre et du bout des doigts
Plus souvent qu’des ronds c’était des pots de fleurs
Qui tombaient quand on chantait sous les toits
On était pas riches !

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